« L’œil existe à l’état sauvage »

Re-parcourir le chemin pictural effectué par Nathalie Léonard est une singulière expérience, à la fois sensible et intellectuelle. Elle progresse en effet par étapes. Etapes où, successivement, de grands plans floraux vivement colorés ont fait progressivement place à des cônes sombres parfois surmontés de figures circulaires, véritables métaphores de l’acte d’amour et de la germination, empilements marqués de chiffres, apparition de « créatures », mi-hommes mi-bêtes…
Esquisses en petits formats ou grands espaces, son inspiration reste, imperturbablement la même : la vie, le vivant en un mouvement où ce qui demeure stable prend la fluidité du temps.
En ses travaux d’empilements apparaît une structure élémentaire, épine dorsale, verticale soutenant une création intime qui s’éclaire de l’intérieur, tout ce que nous sommes, tout ce que nous fûmes, debout. Ainsi ces toiles, avec évidence, affirment tout autant qu’elles nous interrogent. Les formes, nées du pinceau de Nathalie Léonard atteignent une force expressive remarquable et continuent alors un langage pictural autonome permettant la connaissance et la réconciliation, l’union avec le monde alentour.
Mais l’écriture parle mal d’une telle peinture. Il faudrait inventer une parole nouvelle, regarder cet univers singulier, s’en gorger pour saisir le temps qui nous fuit, la prégnance, parfois angoissée, d’un regard, d’un corps qui ne savent plus la nuit.
Communication réciproque entre l’être et son environnement, la conscience et son expression matérielle, parmi le flux des perceptions, au rythme du cœur primordial un geste de lumière fait naître une immobile chorégraphie où se joue toute la couleur du monde et permet de construire et de définir un rapport particulier à la réalité.
Dans cette intemporalité les formes s’équilibrent et traduisent le chaos du temps arrêté en sa course, libérant toute la vigueur émotionnelle de la couleur, opérant la fusion de la plénitude et du vide, de la matière et de la pensée tout à la fois précaire et définitive, immobile et en mouvement.
Revenant à son ontologique mythologie, Nathalie Léonard nous offre une peinture charnelle et libre, abolissant les séparations instituées entre l’être et l’objet, l’animal, le végétal et le minéral, tous participant également du cosmos comme de la glèbe.
Les configurations ouvertes ou closes sur elle-même traduisent l’intensité comme l’ubiquité de l’énergie intérieure. Structures indivisibles, remarquablement denses et précises, jamais statiques, elles font respirer l’espace, l’élargissent au delà des limites trop précises de la toile, dans une virtuosité jouant avec les masses et les volumes. Nathalie Léonard ne conjugue que l’essentiel : la vibration de la transparence et de la couleur, les mouvements secrets et paradoxaux des formes.
« L’œil existe à l’état sauvage » affirmait André Breton, le travail pictural de Nathalie Léonard vient nous le confirmer, nous réconciliant, un instant peut-être mais si précieux, avec cette vie clandestine, nous apprend à vivre davantage.

Jean-François ROGER, écrivain

 

L’atelier de Nathalie Léonard

Son univers paraît constitué d’objets aussi disparates que des cônes, des voiles, des bidons, des tours de Babel, des empilements de minéraux ou de vertèbres. Pourtant elle ne peint rien de tout cela. Les thèmes du cône et de la colonne vertébrale constituent bien un fil conducteur pour le long voyage au sein de son univers, ce minuscule atelier, au dernier étage d’un immeuble vétuste, proche voisin de la prison des femmes (« je n’ai que la rue à traverser pour perdre la liberté » dit-elle en riant) mais toutes ces figures étrangement intenses, parfois si puissamment modelées, sont tout autre chose que ce qu’elles paraissent. On peut dire, faute de mieux, qu’elles sont autant de métaphores d’un espace indicible. Objets métaphoriques. Non pas signes mais figures allant au-delà, transportant plus loin la vision de ce qu’elles paraissent représenter. Une fois passé le choc qu’il provoquent, on se demande Si le mystère de ces objets ne réside pas dans un double statut de leur fonction métaphorique. On pressent qu’il y a d’un côté métaphore de l’accueil, au sens où une femme « accueille » l’enfant qui sort d’elle, et de l’autre métaphore de la projection un peu, toutes choses égales par ailleurs, comme est projetée la semence du mâle.
Nous voilà donc au coeur dans l’ambiguité… Ambiguité : ambi – l’un et l’autre – et agere/igere – agir, faire, conduire -, ambo igere – agir comme l’un et l’autre, passer de l’un à l’autre -. La puissance qu’il faut pour être dans l’ambiguïté c’est à dire dans l’action d’être cet un et cette autre homme et femme, terre et mer, feuillage et vent : « ce qui est difficile avec la peinture, c’est que nous sommes les géniteurs de notre propre action… » dit-elle.
C’est ainsi que les objets qui peuplent ses peintures sont tous les descendants d’une figure première, le cône. Cône initial, à la prometteuse ambivalence morphologique. Tantôt plus sein que phallus, tantôt l’inverse, tantôt plus volcan dormant que matrice, tantôt l’inverse, le plus souvent subtil et puissant équilibre entre ces formes contraires et complémentaires, ses sombres cônes imposaient leur présence au regard et produisaient un espace pictural majeur. La densité de leur présence, l’immensité de cet espace n’avaient rien à voir avec la dimension des toiles, plutôt modeste, ni avec les caractéristiques, à vrai dire assez sommaires, du motif. Et pourtant, la toile aspirait l’oeil, dévorait l’espace alentour. Il émanait de ces cônes, si étrangement simples, une sensation de plénitude. Ils fascinaient.
Les objets issus de cette forme première déploient aujourd’hui leur complexité. Comme sortie de cette matrice conique, une ossature prend Guetteurscorps. Vertèbres de quelque squelette essentiel, disloqué ou compact, selon, devenant cercles superposés de futs, étagement de voiles, empilement primitif de cairn, soubassement de Tour de Babel, ces objets renvoient à l’espace indicible évoqué plus haut d’autant plus qu’ils sont tout à la fois fragments de corps disloqués et moments d’un corps à corps. Toujours le même vocabulaire pour l’amour et la guerre. Peut-être la violence contenue de certaines toiles (le rapport de certains bleus et de certains rouges aux bruns et aux gris) y incite-t-elle.
Et c’est bien de corps à corps qu’il s’agit dans les représentations que le peintre donne de ses deux enfants. L’hypostase qu’elle effectue (qui s’est imposée à elle) du corps de sa fille, du corps de son garçon est exemplaire à cet égard rien de plus éloigné de la figuration, ou de la notion même de modèle ; ces figures ne doivent qu’à leur dénomination dans l’espace d’être comprises comme telles. Mais telles quelles, avec leur subtile différence de couleur et d’intensité, elles sont bien métaphoriques d’un corps à corps, au sens de l’engendrement de l’enfantement et de l’affrontement ; au sens du désir et de la nécessité….
Et c’est comme résultat de ce corps à corps que tous les objets figurés par elle prennent sens. Ils sont projection du corps du peintre, et projections de son vertige. Ainsi de ses numérotations, dont la nécessité là encore s’est imposée : « la toile me paraissait inachevée, dit-elle, alors j’ai pris le pinceau, et sans réfléchir, sans même en avoir fait le projet, j’ai tracé ces chiffres ». Revenir à l’origine des dénombrements, à l’origine dès cycles. Un posé, deux s’ensuit, trois se dresse, et, quasi immédiatement, à partir de cette élémentaire série de chiffres, transcrite comme une montée, l’artiste en restitue la magie. Ces chiffres n’ont rien à voir avec l’énoncé de nombres. Mais par eux, elle nous place au coeur du vieux paradoxe essentiel, celui par lequel l’espace/temps nous impose à la fois la vertigineuse conscience de l’infini, l’angoisse de la finitude et le vécu de la terrible tension entre ces deux pôles. Au sein de l’infini de la matière, qui contient tous les nombres, mon enfant, forme de mon amour, preuve de ma vie, et à jamais autre que moi, a eu trois ans, vient d’en avoir quatre, en aura bientôt cinq puis se déroulera un cycle de plusieurs dizaines d’années, constituant un maillon de l’aventure humaine. Cette aventure qui transcende le temps de toute vie, et le temps historique même, alors que de moi ne resteront plus que ces quelques traces, dont celles de mes chiffres sur un empilement. De là vient, mon amie, que cet empilement chiffré soit aussi l’une des plus émouvantes de toutes tes toiles, avec les « corps » de tes enfants.

Métaphore ambiguïté métamorphose.
C’est par la puissance de son ambiguïté que le peintre « transporte » son geste et son motif, jusqu’à métamorphoser l’espace de la toile, l’espace de la représentation et du motif, en un lieu d’une densité incontournable.
On peut poser l’hypothèse que c’est au bon fonctionnement de cette trilogie – métaphore, ambiguïté et métamorphose – que l’on doit cette inexplicable sensation de présence, en même temps que cette aura de quête, éprouvée en présence des peintures de Nathalie Léonard. Mais c’est bien elle, et nul autre, qui par l’acte de peindre, fait fonctionner cette trilogie. Elle et nul autre qui a su trouver cette sombre et inquiétante image (im-agere: qui agit dans) de la lumière – on pense au regard tout à la fois implacable, attentif et tendre du Rembrandt de l’après Saskia, à celui de Fautrier, parfois aussi à celui de Soutine.
Tout ceci, dieu merci, n’explique rien. Je n’ai rien à expliquer à personne. Entre vouloir expliquer et chercher à comprendre (comprendre : saisir ensemble), il y a la même distance qu’entre discourir et dialoguer. Or si cette brève réflexion correspond à une nécessité, c’est en tant que fragment d’un dialogue. Le torturant mystère de la création pour celui qui est face à la peinture, la passion de l’accomplissement de l’oeuvre pour celui qui la fait, et pour chacun des deux la vertigineuse question de la présence et du statut de l’oeuvre : tels sont les ingrédients du dialogue

Gérard PREMEL, écrivain et ancien rédacteur en chef de la revue culturelle et littéraire bretonne Hopala! La Bretagne au monde

 

Frames&Frases

frames&frases l'ensembleLorsque Nathalie Léonard m’a sollicité pour une collaboration artistique, j’ai tout de suite vu grand. J’ai donc commencé à dessiner les plans d’une machine à extraction vocale. Un dispositif savamment arrimé aux cordes vocales couplé à un réseau d’électrodes connectées au cerveau permettrait de faire sortir de la bouche du visiteur des cris, des rugissements et des phrases de type libératoire. Le visiteur sortirait ragaillardi et purgé de cette expérience. Aussi, j’ai pensé à une piscine placentaire dans laquelle les gens s’immergeraient et en ressortiraient dans l’incapacité de s’exprimer autrement que par babillage. Malheureusement, mes ingénieurs pour des raisons diverses m’ont fait faux bond, et faute de temps, je me suis replié vers un travail plus infime et modeste : des cartes postales.

Frames&FrasesS’inspirant librement du travail de Nathalie, de son univers et de sa quête de sens, Frames&Frases sont, comme le titre l’indique, des cadres traversés par une phrase ayant précisément trait à l’Univers et la quête de sens. Pêle-mêle, on y trouvera : affiches, vignettes, bulletins, signalétique, slogans, réclames anciennes, aphorismes, poésie trouée, palimpseste, formules, devises humoristiques de bistrots d’antan, rébus…
J’ai toujours aimé recevoir des cartes postales – même de banales cartes de v?ux – car elles contiennent toujours plus qu’il n’en parait. Par contre, j’ai toujours eu un mal de chien à écrire en retour.

 

Philippe LEONARD, né en l’an 67 dans la petite ville de Granville. Déménageur, déménagé, polygraphe polymorphe, professeur de profession, cosmonaute volontaire. Prend très sérieusement l’art de ne pas se prendre trop au sérieux.